Melchior Reiff , un «Robin des bois» alsacien

Un peu d’histoire s’impose pour comprendre l’ambiance. Après le Traité de Westphalie, l’Alsace est une des régions les plus dévastées de l’Empire. Pour des raisons géopolitiques, L’empereur d’Allemagne, Ferdinand III, cède même l’Alsace au Roi de France. Par peur, donc, de voir la couronne de France participer à l’élection de l’Empereur d’Allemagne, l’Alsace est donnée à la France, à l’exception de Strasbourg. Un Conseil souverain d’Alsace est mis en place avec l’objectif de franciser cette région rebelle. C’est le moment que choisirent les villes libres de la Décapole pour battre monnaie et marquer ainsi leur autonomie (NDA : La décapole fut constituée, dès 1354, de villes ayant les mêmes intérêts sur le plan économique et politique, qui veulent conserver leur autonomie et garantir leur sécurité. Il s’agit de Mulhouse, Munster, Colmar, Turckheim, Kaysersberg, Sélestat, Obernai, Rosheim, Haguenau, Wissembourg. Landau, Mulhouse, Strasbourg et Bâle avaient un statut de ville libre d’Empire). Ces villes refusent le serment de fidélité au Roi et à son représentant, le duc de Mazarin, neveu du Cardinal et Grand bailli de la Préfecture de Haguenau. Cette région germanophone, à forte natalité, inquiète le roi de France dans cette période troublée. De 1672 à 1678, la guerre de Hollande fournira à Louis XIV l’occasion de régler à ceux qui entravent son autorité. Turenne massacrera la population à Turckheim, incendiera Wissembourg et Haguenau, et fera tomber toutes les villes d’Empire, les annexant de faits. C’est pendant ces années troubles où l’Alsace est déjà balancée entre l’Empire et le Royaume de France, qu’un Alsacien, incarnant un esprit de résistance fort, fera parler de lui. Melchior Reiff était son nom.

Le Duc de Mazarin humilié, la fierté retrouvée des Haguenoviens

Haguenau était donc la ville résidentielle du Grand Bailli et neveu du Cardinal du même nom, le duc de Mazarin. Il avait pour habitude d’aller et venir sur « ses » terres, d’inspecter ce qu’il y avait d’inspectable avant que de revenir dans ces appartements. Il faut dire qu’une résistance à l’annexion (à l’abandon par l’Empire) agissait dans les bois de Haguenau. Le 13 décembre 1672, rentré tard, il arriva devant les portes de la ville qui étaient fermées, comme il se devait à l’époque. Fort de son autorité, il exigea que les portes s’ouvrent pour laisser passer son équipage, faisant un scandale et arguant de son rang. A l’entrée d’Haguenau se tenait Melchior Reiff, chef des résistants haguenoviens. Il fit savoir au « visiteur » que les portes de la ville étaient fermées pour tous, notamment les ducs étrangers. Au nom de la sécurité de la ville impériale, il menaça même de tuer quiconque viendrait à forcer les portes de Haguenau. On imagine l’humiliation publique subie alors par le Duc de Mazarin qui dut se replier pour la nuit, loin du confort auquel il était habitué.

Apperçu de la ville de Hagenau par Merian

Une résistance en forêt de Haguenau

Si les Haguenoviens se réjouirent de ce fait symbole d’une fierté retrouvée, un tel acte ne fut pas sans conséquence. Melchior et ses proches durent entrer dans la clandestinité et trouvèrent refuge dans la grande forêt de Haguenau. Pendant plusieurs années, ils y vivront en attaquant les troupes royales. Pour les soldats du Roi, la région n’est plus sûre et les embuscades se multiplient. On craint même, au cœur de la guerre avec la Hollande, que la ville ne soit reprise avec l’aide des maquisards et de leurs complices. Pour cette raison, pour mettre au pas les bourgeois, dont certains soutiennent la résistance, et au nom de la puissance royale, le Ministre de la Guerre de Louis XIV, Louvois, commande de raser Haguenau. Des murailles sont éventrées, des bâtiments détruits par les artificiers et, le 10 février 1677, La Brosse met le feu. Tout le centre de Haguenau est grandement abîmé. Des habitants réfugiés à Bischwiller essayent de revenir pour réparer, mais le Maréchal de Créquy ordonne le 17 septembre 1677 que la ville soit à nouveau incendiée. Un second incendie est allumé et achève le travail … Le château impérial est fortement endommagé, avant que d’être totalement rasé (sans cela et pour se faire une idée, Haguenau ressemblerait à Colmar en terme d’architecture et de centre-ville).Quant aux autres villes de la Décapole, elles seront déclarées par Louis XIV comme unies et incorporées à perpétuité à la France. Les maquisards de Reiff qui se cachaient dans Haguenau sont mis à mal. C’est la fin de leurs aventures. Le 20 octobre 1679, Melchior Reiff est arrêté, humilié avant d’être pendu, dans les ruines d’Haguenau, le 16 décembre 1679. Ses enfants et son frère David, sont bannis. Et son histoire rentre dans les mémoires comme un acte fort d’un homme pour défendre sa terre, sa liberté, son identité. A sa façon, Melchiorr Reiff défendait l’Alsace contre les humiliations. Ce « robin des bois » alsacien fut un des premiers à défendre les particularismes alsaciens face à ceux qu’il dérange.

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